Le libéralisme, un modèle patriarcal

P ar Joëlle Palmieri, politiste, experte en genre, et conseil en communication. Elle a publié des ouvrages sur les rapports de domination, notamment en Afrique, le masculinisme d'État, la colonialité, selon une perspective féministe.

La mondialisation libérale n’est ni un phénomène récent ni un système innovant. Elle s’appuie sur l’architecture du patriarcat et donc la banalisation de l’oppression des femmes. Conscientes de cette situation et confrontées à une paupérisation galopante et des formes d’exclusion de plus en plus sophistiquées, des femmes partout dans le monde ouvrent des poches de résistance. Reste qu’une nouvelle grille de lecture du capitalisme est à transmettre et à pratiquer.

Les dégâts du libéralisme sont connus. De nombreux rapports de l’ONU dévoilent l’accroissement systématique des écarts de richesse entre les différents pays du monde. Ces écarts se révèlent également à l’intérieur-même des pays. Parmi les instigateurs de cette tendance générale (via les Plans d’Ajustements Structurels), on compte la Banque Mondiale, le Fonds Monétaire International et l’Organisation Mondiale du Commerce.

Depuis la mise en œuvre des réformes, économiques, partout au Sud, des écoles ferment, des centres hospitaliers sont liquidés. Selon Patricia Giles, de la Commission pour la santé des femmes de l’OMS, « les investissements pour la santé des femmes ont dramatiquement chuté dans une période de prospérité croissante ». Aussi, que ce soit en Amérique latine, en Asie ou en Afrique, des femmes meurent pendant l’accouchement ou faute de soins et des adolescentes quittent l’école pour cause de grossesse. Les femmes et les enfants sont bien les premières victimes de la mondialisation libérale.

manif 8marsManifestation pour les droits des femmes à Paris - dimanche 8 mars 2020

Selon Maria Mies, anthropologue et sociologue allemande, les raisons de ce constat méritent réflexion. Tout d’abord, partout dans le monde, les femmes n’ont pas de pouvoir de négociation et ne peuvent pas faire fructifier leur « capital humain ». La grande tendance est donc de demander aux États plus de droits, afin que l’égalité de genre devienne une réalité. Or cette politique de « rattrapage » n’est qu’un mythe. La revendication des droits est vaine car aucun État, au Nord comme au Sud, ne respecte ses engagements.

Pour seuls exemples, la plateforme de Pékin et/ou le protocole additionnel Cedef contre toutes les discriminations faites aux femmes, bien que ratifiés par des centaines de pays, sont tous les jours méprisés. Par exemple, peu de pays produisent des données sexo-spécifiques (par exemple une budgétisation sensible au genre) qui permettraient de mesurer d’éventuels changements. Par ailleurs, aucun indicateur de survie n’apparaît dans les statistiques officielles. Or le renouvellement de la force de travail est en totalité assuré par les femmes.

Dans toutes les théories et modèles économiques, cette activité quotidienne est considérée comme un « bien gratuit ». Comme le souligne la sociologue, ce travail semble « émaner “naturellement” des corps des femmes ». Aussi, la « “ménagérisation” des femmes est donc le complément nécessaire à la prolétarisation des hommes ». De fait, le travail domestique gratuit des femmes (soins, alimentation, éducation), entendu comme de « l’économie invisible », devient le socle du libéralisme.

Le libéralisme s’appuie ainsi sur les fondements du patriarcat : propriété privée, exploitation du corps humain, division du travail (le domestique et le non-domestique), travail non rémunéré (ignorance de la « sphère privée »), organisation pyramidale, hiérarchie, dépendance, reproduction, violences à l’égard des femmes.

La destruction de la nature, la course aux armements, la pauvreté, procèdent ainsi des mêmes stratégies politiques et économiques, basées sur la domination masculine et sur la négation des femmes comme « citoyennes » à part entière.

 

Cet article est issu de notre Bulletin Equité n°20, publié en mai 2018.


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