Annette d'Artisans du Monde Gap : "Au regard de la solidarité internationale, on se devait de soutenir ces migrants"

D epuis plus de 15 ans, Annette Rit est présidente d'E’changeons le Monde, une association qui rassemble Artisans du Monde Gap et l’Aspal (Association de solidarité avec les peuples d’Amérique latine). A l’occasion de la Journée internationale des migrant·es ce 18 décembre, elle nous livre sa vision d’un engagement où le commerce équitable va de pair avec une solidarité internationale et locale avec les personnes migrantes.

Bonjour Annette. Plusieurs associations de solidarité internationale, à l’instar du CRID dont Artisans du Monde fait partie, parlent non pas de crise des migrations mais plutôt d’une crise des politiques migratoires. Peux-tu nous en dire plus sur le contexte à Gap ?

Annette : « Les Hautes-Alpes sont un département frontalier [avec l’Italie, NDLR]. On a reçu beaucoup de migrants depuis 2016, qui sont accueillis à Briançon. Il y a deux « catégories » de migrants : ceux qui viennent d’Europe de l’Est (ce sont surtout des familles) et beaucoup de femmes africaines et de jeunes mineurs africains qui arrivent. Les mineurs, doivent être enregistrés au conseil départemental de Gap, c’est la procédure normale. Après, ils sont évalués au niveau de leur minorité. Le conseil départemental des Hautes-Alpes ne les voyant pas du tout arriver d’un bon œil, les considèrent tous ou presque non mineurs, donc majeurs, et ne les prend pas en charge.

20190316 153058 2Marche des Solidarités et Marche du siècle le 16 mars 2019 à Paris / © Myriam Ezzine

« Du coup, à Gap, nous avons eu à prendre en charge beaucoup de mineurs. [Pour faire face à cette situation, NDLR] un réseau s’est créé, qu’on appelle le réseau Hospitalité, qui comprend des bénévoles, des individuels et des organisations comme le Secours populaire, le Secours catholique, la Cimade, E'changeons le Monde et d’autres. On a considéré qu’au regard de la solidarité internationale, on se devait de soutenir ces migrants. »

Comment ces actions de soutien aux personnes migrantes sont liées à l’activité d’Artisans du Monde au quotidien ?

Annette : « Il y a deux sortes de choses : dans notre boutique associative, des gens, en particulier des femmes, viennent pour pratiquer le français. Elles sont en duo en tant que bénévoles dans la boutique avec un autre bénévole, ce qui leur permet de pratiquer et de parfaire leur français. »

« Dans le cadre du réseau Hospitalité, beaucoup de jeunes sont logés dans des familles, d’autres sont en squat. Aujourd’hui, la plupart des mineurs sont scolarisés, mais au départ ils ne l’étaient pas, il a fallu bien batailler pour qu’ils le soient ! C'est un droit ! Le Secours Catholique avait prêté un local et le réseau Hospitalité, avec l’aide des bénévoles, les nourrissaient tous les midis. Ce qui veut dire récupérer et de la nourriture et de l’argent éventuellement pour les nourrir. Le Secours populaire collecte les fonds pour la cantine ou l'internat. »

« Dans la boutique, on a une caisse avec écrit « Soutien aux migrants » : les gens peuvent participer en déposant des produits alimentaires qu'ils nous achètent, mais au moment de la rentrée, ça peut être des cahiers, de quoi aller à l’école, etc. »

IMAG9766 2Préparation des décorations pour le Festival des Solidarités avec E'changeons le Monde : l'occasion pour des femmes et des hommes arrivé·es depuis quelques mois en France de partager des moments conviviaux et de pratiquer le français. / © E'changeons le Monde

J’ai cru comprendre que tu avais été motrice pour qu’Echangeons le Monde soit bien impliquée dans le réseau Hospitalité ?

Annette : « Pour tout t’avouer, depuis 1 an et demi j’accueille un jeun Malien, Mamadou. J’en ai accueilli deux pendant 8 mois, mais l’un des deux a été reconnu mineur en appel. Bon, ce n’est pas réglé parce que le conseil départemental fait appel de nouveau… Mamadou, celui que j’héberge encore, est un garçon extraordinaire. Il n’est toujours pas reconnu mineur, alors qu’il a reçu du Mali, un nouvel extrait de naissance tamponné de Bamako par le Ministère des affaires étrangères, par le Tribunal d’instance, etc. Son dossier est auprès du juge des tutelles qui intervient derrière le juge des enfants. Le juge des enfants, qui est là depuis un an, reconnait très peu de jeunes, mineurs, il envoie systématiquement les papiers à la police aux frontières qui trouve toujours quelque chose à redire. Le jeune que j’héberge par exemple « ah il y a un accent sur le "e" de greffier sur le tampon »… Des histoires de folie ! C’est un point, pas un accent, peut-être un défaut du papier… Mamadou a redemandé un certificat dûment tamponné. Il y a eu l’appel auprès du juge des tutelles qui n’a toujours pas statué alors qu’il a le dossier depuis mai. »

20190316 140113 2Marche des Solidarités et Marche du siècle le 16 mars 2019 à Paris / © Myriam Ezzine

Ça a l’air d’être un sacré labyrinthe administratif… Comment cela se passe pour lui ?

Annette : « Mamadou est quand même en apprentissage, car la direction du travail a tout de même accepté de signer son contrat, donc il est en apprentissage pâtissier. Tous mes enfants le considèrent comme de la famille, parce que c’est un garçon assez épatant. »

« Il y a plusieurs patrons qui ont gardés les jeunes qu'ils ont d'abord eu en stage, parce qu’ils sont drôlement bosseurs, ils ont envie de se faire une place. La plupart d’entre eux sont venus en France, et d'un, pour être scolarisés et de deux, pour bosser. Donc ce sont des jeunes qui en veulent ! Mamadou se lève tous les matins à 5h du matin pour travailler à 6h ! »

Comment tu as réussi à faire que des bénévoles au sein de la boutique jouent aussi le jeu, comment ça se passe au quotidien ?

Annette : « Au sein de l’équipe de bénévoles, il y a beaucoup de gens impliqués personnellement, à La Cimade ou dans le réseau Hospitalité, donc ce sont des gens qui étaient déjà sensibilisés. Mais bon, on ne peut pas être commerce équitable à mon avis si on n’est pas sensibilisé à ce genre de problèmes. Donc beaucoup le sont déjà. Après les autres, c’est vrai qu’on leur demande, […] la plupart sont assez sensibilisés pour accueillir très gentiment une demi-journée des migrants. »

« Je sais que Clarisse a aussi accueilli dans la boutique des jeunes qui sont au squat, parce qu’il n’y a plus de familles. Le problème c’est qu’il y en a eu tellement, au début les gens ont accepté en pensant que ça durerait 2-3 mois en attendant que leur situation se régularise, sauf que, les dossiers s’accumulant, ça a duré des mois et des mois et que beaucoup n’ont pas été reconnus mineurs donc à la rue si on ne continuait pas à les héberger. C’était très compliqué… »

20190316 140727 2Marche des Solidarités et Marche du siècle le 16 mars 2019 à Paris / © Myriam Ezzine

« On ne les cantonne pas à faire des petites tâches ou des choses comme ça ! Accueillir le client c’est parfois compliqué parce qu’ils sont timides, ils n’osent pas mais il y en a certains, ça vient. Il y en avait une qui était très très impliquée avec nous, qui est en situation irrégulière et qui est une femme épatante aussi. C'est une amie. Elle ne vient plus beaucoup parce qu’elle fait d’autres petits boulots payés ailleurs, je la comprends. »

 

annetteMerci à Annette d'avoir partagé son engagement ! Si vous êtes dans la région de Gap et que vous souhaitez vous impliquer avec E'changeons le Monde, contactez-les en vous rendant sur leur page dédiée. Pour Noël, une bénévole a fabriqué des petits sacs pour emballer les cadeaux avec des chutes de tissu, qui sont vendus en boutique à prix libre au profit du Réseau Hospitalité.


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