Le commerce équitable ne peut à lui seul constituer une réponse à l'ensemble des questions du sous-développement. En effet, le commerce équitable ne concerne qu'une très faible partie du commerce international. Sa contribution au développement durable ne sera déterminante que dans la mesure ou elle sera une base pour des changements plus globaux et plus profonds du fonctionnement du commerce mondial.
Certains acteurs du commerce équitable privilégient des régulations économiques au moyen du développement de systèmes de certification. Ils parient sur le fait qu´un accroissement notable de la demande des consommateurs pour des produits certifiés du commerce équitable permettra de faire pression sur les entreprises multinationales et de distribution pour qu´elles changent leurs politiques commerciales. D'autres acteurs du commerce équitable, dont Artisans du Monde, doutent fortement que les entreprises multinationales puissent adopter des attitudes éthiques sans l´existence de normes et de régulations de type politique, qui impliquent notamment une limitation de la production et des volumes d'exportation.
D'une manière générale, nous parions davantage sur la mobilisation d'organisations et de citoyens pour exiger la mise en place de nouvelles régulations et règles du commerce international.
Le commerce équitable concerne aujourd'hui essentiellement des produits d'exportation des pays du Sud vers les pays du Nord. Il n'a aucun effet sur le prix des produits vivriers des paysans du Sud, qui ne sont pas commercialisés dans les pays du Nord, mais qui, par contre, subissent la concurrence des céréales, des viandes et des produits laitiers produits au Nord. Ce dumping des pays du Nord, mais aussi le dumping social des latifundistes de diverses régions du monde qui exploitent leur main-d'oeuvre salariée a un impact dramatique sur le niveau des prix des produits alimentaires de base produits par les paysanneries du Sud.
L'amélioration du niveau de prix payé au producteur pour ces produits vivriers peut être favorisée par le développement du commerce équitable Sud-Sud, comme on l'observe à petite échelle dans certains pays comme le Brésil. Mais elle implique principalement la reconnaissance du droit à la souveraineté alimentaire, c'est-à-dire du droit des États et des ensembles régionaux à mener des politiques autonomes de protection de leur marché intérieur et de soutien des prix agricoles sur ce marché. Le droit à la souveraineté alimentaire doit être reconnu au niveau international par les organismes multilatéraux, ce qui implique là aussi la mobilisation d'organisations et de citoyens.
Agir en faveur d'un commerce équitable pour les produits d'exportation des pays du Sud et agir pour la reconnaissance du droit à la souveraineté alimentaire constituent donc deux démarches complémentaires visant notamment à favoriser une juste rémunération du travail dans la société, condition d'un développement durable des pays du Sud. Plus que complémentaires, ces démarches sont inséparables, car la viabilité sur le long terme d'un commerce équitable pour les produits d'exportation n'est envisageable que si les paysans perçoivent une juste rémunération pour les productions vivrières liée à la reconnaissance du droit à la souveraineté alimentaire.
Le commerce équitable a démontré qu'un autre commerce était possible. « Dans ce cas, s'interrogent certains, pourquoi vouloir des changements radicaux et globaux si des initiatives comme celles du commerce équitable apportent des réponses ? » Parce que le commerce équitable ne doit en aucun cas devenir un prétexte pour ne pas remettre en question la globalité du fonctionnement du commerce mondial. Il ne doit pas non plus devenir un prétexte pour justifier le démantèlement des politiques sociales et éducatives des Etats, la privatisation des systèmes de santé et d´éducation, au motif que « l'État ne serait pas nécessaire puisque, avec des initiatives comme celles du commerce équitable, les populations pourraient résoudre seules ces questions ».
Le commerce équitable constitue précisément une opportunité pour sensibiliser les populations du Nord et du Sud à ces questions et montrer que d'autres relations commerciales entre le Sud et le Nord sont possibles. Il peut contribuer à accroître les pressions sur les pouvoirs et les forces politiques des différents pays, en vue de l'instauration d'un système économique mondial plus juste, alternatif au système actuel. De même, dans la mesure où le commerce équitable permet d'améliorer la situation économique des producteurs, leur niveau d'organisation et leur réflexion, il peut également accroître leur capacité à s'attaquer à d'autres questions, au niveau local national et mondial.
Il appartient aujourd'hui aux acteurs du commerce équitable de contribuer à construire les mobilisations citoyennes nécessaires afin que leur expérience concrète d'économie solidaire puisse être un levier vers des transformations plus globales des règles du jeu de l'économie, notamment des échanges internationaux et, en fin du compte, du développement durable de la planète.
Pour que ces alternatives aient un réel poids, il faut développer des alliances entre acteurs de l'économie sociale et solidaire. En effet, tous les acteurs de l'économie sociale et solidaire se retrouvent, avec leurs spécificités, sur les mêmes valeurs : action sur un territoire et responsabilisation des acteurs (salariés, bénévoles, usagers, élus). Ils font la preuve d'une réelle complémentarité. Présents dans la production ou la consommation, dans les secteurs du financement ou encore de l'assurance, ils peuvent apporter des alternatives concrètes tout en sachant que les alternatives politiques et économiques sont indissociables.
C'est pourquoi, les organisations de l'économie sociale et solidaire doivent développer aujourd'hui une synergie commune autour de deux axes :
Mais au-delà des alliances entre les acteurs de l'économie sociale et solidaire, il faut construire une alliance encore plus large avec les mouvements qui se réclament de l'alter-mondialisation et porter ensemble les alternatives sociales et économiques que réclament les millions de citoyens des cinq continents.